Télécoms, douleurs et compagnie
tranches de vie . La privatisation de France Télécom a transformé la culture du travail pour ses salariés, engendrant une explosion du mal-être dans l’entreprise. Pour donner à voir cette souffrance et « faire vivre les résistances », un comité d’entreprise a fait appel au théâtre forum.
Samedi soir, à Chelles, c’est jour de représentation. Sur les marches de ce centre culturel de Seine-et-Marne, la quinzaine de comédiens accueille son public, un brin particulier : la plupart travaillent à France Télécom et viennent de toute l’Île-de-France, accompagnés de leur famille ou d’amis. Titre de la pièce : « les Impactés », une création de la compagnie NAJE -- Nous n’abandonnons jamais espoir. Une évocation de la vie au travail des salariés de l’entreprise de télécommunications, privatisée en septembre 2004 mais qui emploie toujours une majorité de fonctionnaires. Malgré le début des vacances de la Toussaint, il y a plus de 450 personnes dans la salle, pour la plus grande satisfaction de Fabienne Brugel, la metteuse en scène. « Le spectacle est conçu pour eux. Certes on ne leur apprend rien, on raconte juste ce qu’ils vivent au jour le jour. Mais, pour une fois, ils deviennent spectateurs de leur quotidien, prennent du recul et peuvent réfléchir avec un angle nouveau. »
C’est le comité d’entreprise francilien de France Télécom qui, poussé par le syndicat SUD puis la CGT, est à l’origine du projet, fin 2006. Pendant plus de trois mois, Fabienne Brugel a réalisé une centaine d’entretiens avec des salariés volontaires. Fonctionnaires, contractuels, syndiqués ou non, techniciens, cadres, certains en « arrêt maladie », d’autres fraîchement retraités… De l’ensemble de ces témoignages en sont ressorties seize saynètes qui se succèdent pendant près d’une heure et quart. « Tout est réel, a été vécu, signale Fatima, une des comédiennes de la troupe. Pour avoir une trame générale, on a juste fait comme si la direction découvrait et façonnait au fur et à mesure ses règles de management. »
et sur scène…
Entrée en scène de la PDG de France Télécom et de son conseiller en management.
PDG. Et voilà, je me retrouve à la tête d’une boîte privée composée essentiellement de fonctionnaires.
Y a qu’à moi que ça pouvait arriver, ça !
Conseiller. Mais non madame,
ça arrivera aussi aux futurs PDG de
La Poste, de Gaz de France, de la SNCF, d’EDF… Vos fonctionnaires,
supprimez-les.
PDG. Pardon ?
Conseiller. Supprimez-les. Je les déteste. Mon père était fonctionnaire.
PDG. Vous au moins, vous êtes expéditif, mais malheureusement,
je ne peux pas.
Conseiller. Bien sûr que vous pouvez.
Il faut juste qu’ils partent d’eux-mêmes. Et si vous suivez mes conseils,
ils demanderont tous à partir
ou ils feront ce que vous leur direz.
PDG. Je vous écoute.
Conseiller. Commencez par empêcher
la résistance. Pour résister, il faut penser. Pour penser il faut des mots. Pervertissez le vocabulaire, changez-le, décomposez-le, détruisez-le.
PDG. Ah oui, à la Star Academy, quand ils virent un candidat, ils disent qu’il est nominé.
Conseiller. Nominé, c’est un peu fort
de café. Mais par exemple, un service n’est plus restructuré, il est impacté.
PDG. Ah c’est joli.
Conseiller. Et puis le gros mot, surtout, vous ne le dites plus.
PDG. Lequel ?
Conseiller. Service public. Et vous
ne dites plus usager, vous dites client.
PDG. C’est le b.a.-ba.
Conseiller. Bon, et puis vous parlez anglais ? Alors vous dites le plus
de choses possible en anglais.
Ça a une autre gueule en anglais. Et puis c’est plus facile de pervertir les mots quand on passe par l’anglais. Vous ne dites plus hiérarchie, vous ne dites plus chef, vous dites manager !
PDG. Coach… Back office, kick off, road-show, benchmarking, lean-management…
Conseiller. Il n’y a plus d’engueulade,
il y a des briefings. Vous noyez
le poisson, quoi !
PDG. Ils ne doivent plus pouvoir penser.
Folie mentale
Restructurations, fermetures de services, culpabilisation du personnel, pressions pour « faire du chiffre », concurrence entre salariés, management infantilisant, concours de foot interne pour doubler ses primes, les scènes s’enchaînent. « C’est une très bonne photographie de la réalité », constate Jean-Gabriel Lainey, le secrétaire du CE d’Île-de-France. En 2006, la direction de France Télécom a annoncé son intention de supprimer 22 000 emplois, sur les 108 000 que compte l’entreprise, d’ici à 2008. Mais, malgré ses dimensions phénoménales, ce plan passe largement inaperçu car, tablant sur des « départs volontaires », l’entreprise n’est soumise à aucune obligation de mettre en oeuvre un « plan social » et organise donc à grande échelle une restructuration permanente sans mot dire.
Selon les chiffres mêmes de la direction, entre 50 % et 70 % de la gestion technique est désormais sous-traitée, une évolution similaire pour 30 % à 40 % des activités de câblage et de réparation. « Le coeur du métier est parti à la sous-traitance, poursuit, affligé, Jean-Gabriel Lainey. La direction pousse les gens à se “reconvertir” dans les boutiques France Télécom avant de proposer de les mettre en franchise. Tout cela s’accompagne de la volonté de casser les solidarités internes. Même les pots de départ en retraite collectifs ne sont plus possibles : maintenant sur les plateaux téléphoniques, les salariés se relaient et ont chacun dix minutes pour dire au revoir au retraité. Il n’y a plus de discours du chef, plus de reconnaissance officielle ! » En filigrane ressort une « folie mentale » des salariés à passer de la culture de service public à une culture de boîte privée, s’alarme pour sa part Jean-Marc Palau, syndicaliste CGT. « Les techniciens qui, par exemple, ont installé le téléphone dans tous les foyers français il y a trente ans, maintenant, à la fin de leur carrière, on les envoie à l’assistance téléphonique ou à la vente en leur exigeant une rentabilité économique forte, quitte à ce que cela se fasse au détriment des consommateurs ! » Chez France Télécom, près de 80 % des salariés ont encore le statut de fonctionnaire. En moyenne, leur âge oscille entre quarante et cinquante-cinq ans.
et sur scène…
Un challenge régional est organisé
au 10 14 sur les abonnements 8 mégas.
À chaque vente, le salarié a deux euros de bonus. Pendant toute la journée, l’équipe de Carine, la chef, se défonce.
Chef. Attention, cinq, quatre, trois, deux, un, c’est fini ! On a gagné ! On est les gagnants de toute l’Île-de-France. J’en étais sûre, on est les meilleurs !
Tous chantent, sauf la syndicaliste
et la fonctionnaire « on est
les champions, on est les champions ».
Chef. Bon alors, les tirs au but. Vous avez une chance de doubler vos mises. Vous allez faire des tirs au but. Ceux qui réussissent leur but, il doublent
leur bonus. Voilà le but, voilà le ballon. Qui commence ?
Éric. Moi !!
Il tire et réussit son but. Tous applaudissent.
Chef. Alors Jacques t’en as vendu quatre. T’as donc huit euros, tu as doublé, ça fait 16 euros… Bon, c’est vrai, c’est pas les salaires de l’équipe
de France, mais quand même.
C’est à qui maintenant ?
Farida. Moi…
Chef. Attention, attention. Pour toi l’enjeu est important. T’es la meilleure vendeuse du jour.
Farida. J’en ai vendu 10.
Chef. Dix, ça te fait 20 euros, donc 40 euros et 80 euros parce que t’es la meilleure. Tu joues donc pour 80 euros !
Farida tire mais rate son but.
« vendeuse, pas arnaqueuse »
La nuit est tombée à Chelles, le spectacle se déroule devant un public très réactif. Dans la salle, les situations jouées provoquent quelques réactions spontanées de spectateurs. L’ambiance est presque confidentielle tant le texte regorge de « PIC », de « PVV », de « TIC », de tout un vocabulaire interne à France Télécom. Fin de la pièce. Ovation appuyée de la salle. Fabienne Brugel prend le micro et stoppe les applaudissements de manière presque autoritaire : « Maintenant, c’est à vous ! » Car la particularité de cette compagnie, c’est de pratiquer un théâtre forum. Résultat, à l’issue de la représentation, certaines scènes clés sont rejouées, au cours desquelles, cette fois, les spectateurs-salariés sont invités à venir remplacer certains comédiens pour changer le cours des choses, jouer leur avis, apporter un questionnement ou des solutions.
« Le théâtre forum peut nous permettre de mettre en commun nos réflexions et nos propositions pour retrouver le sens du collectif à France Télécom », explique Jean-Paul Van Damme, du comité d’entreprise. Forcément, la première minute est la plus rude, le temps que les premiers se désinhibent. Une trentenaire monte sur scène pour expliquer au chef factice qu’elle est « vendeuse, pas arnaqueuse », un autre pointe du doigt le manque de solidarité entre salariés et explique qu’il n’est « pas facile d’être unis quand les statuts sont différents », une autre encore rappelle que, « contre les abus, il y a encore des textes de loi ». Très vite, les volontaires font la queue au bas de l’estrade, les idées fusent. Pour se réserver des temps de vie collective, « les appels pourraient être transférés exceptionnellement vers d’autres plateaux, comme ça se faisait avant, au 10 14 » ! Des interrogations plus profondes sortent aussi de la bouche de ses acteurs d’un jour : « Un élu du personnel, ça sert d’abord à représenter ou à informer ? » Et les cadres, « bien que supérieurs hiérarchiques, ont-ils vraiment une marge de manoeuvre » ?
Les impactés du réel
Cette fois le rideau est tombé pour de bon. Après la pièce, la discussion se poursuit autour d’un verre. Parmi ces impactés du réel, certains ont le regard galvanisé mais beaucoup sont groggy. Comme Marie, qui a été forcée d’aller travailler sur un plateau parisien, dans le service après-vente. « On nous interdit de parler entre collègues, on nous limite les pauses pipi, on me refuse des congés. C’est vraiment devenu l’enfer », lance les yeux humides cette fonctionnaire qui, parce qu’elle est « née deux mois trop tard », n’a pas pu bénéficier du congé de fin de carrière, une sorte de préretraite, que France Télécom a proposé à certains salariés. « Ça fait trente ans que je demande ma mutation chez moi, en Martinique, mais il va falloir que j’attende d’être vieille pour rentrer. »
En face d’elle, Franck écoute, pensif. Il est technicien d’intervention client en Seine-et-Marne. « L’optimisme, c’est un mot que j’ai barré de mon vocabulaire », confie ce mécanicien de formation, « fils de paysan », qui a intégré les PTT en 1983. « J’avais passé le concours pour pouvoir redescendre en province et avoir la sécurité de l’emploi quitte à être moins payé ! Car à l’époque les fonctionnaires, ils n’étaient pas considérés comme des privilégiés mais comme des gens sans intérêt, sans ambition. » Depuis 2005, Franck ne travaille plus en équipe, il a été « nomadisé ». Les ordres ? Il les reçoit par e-mail. Les réunions ? Ce sont des rendez-vous téléphoniques deux fois par semaine. Le reste du temps, il est seul avec son ordinateur, sa voiture et son portable.
Le théâtre, un sport de combat
« Le mal de syndicalisation est très fort à France Télécom, dans les entretiens beaucoup de salariés disent refuser de s’y investir par ras-le-bol des guerres intersyndicats », rend compte Pierre Lénel, comédien pour la compagnie NAJE le soir, sociologue au CNRS spécialisé sur la souffrance au travail le jour. Il a également été chargé par le comité d’entreprise francilien d’un rapport sur les pistes de réflexion apportées par cette expérience de théâtre forum. « Face à ce grand écart entre les valeurs de service public sur lesquelles ils ont signé leur contrat de travail et la logique actuelle de rentabilité économique maximale dans un contexte d’un marché de la concurrence, les gens sont poussés à se taire. Le réflexe d’exprimer ses désaccords s’est perdu. C’est justement un des apports du théâtre de l’opprimé : libérer la parole et les ressentis, redonner la possibilité aux salariés d’oser dire “non”, et cela devant leurs collègues et pas dans le cercle familial. C’est minime, c’est sûr, et cela ne remplace bien évidemment pas l’action syndicale mais, dans le contexte de France Télécom, je ne pense vraiment pas que cela soit inutile. »
Il est presque minuit. Les quelques bus affrétés ramènent les salariés chez eux, les autres regagnent leur voiture. Lundi, il faudra retourner au boulot. Le spectacle, lui, continuera son chemin. En Bretagne, dans le Centre, en Midi-Pyrénées, plusieurs comités d’entreprise de France Télécom ont déjà pris des contacts avec la compagnie.
Christelle Chabaud Photographies Francine Bajande
l’ Huma du 31 / 10 / 07