Solidarité . Le centre d’accueil d’Emmaüs de Besançon a fêté la nuit du 24 décembre dans la modestie et le blues au coeur. Avec des mots glaçants, certains expliquent leur descente aux enfers.
Besançon (Doubs), correspondance particulière.
Le « Joyeux Noël » posé sur la table de la salle à manger du centre d’accueil d’Emmaüs de Besançon (Doubs) ne suffit pas, en ce soir de réveillon, à mettre un peu de baume au coeur des quatorze convives qui vont partager le repas. « C’est certainement le jour le plus dur pour beaucoup d’entre nous. Ce soir encore, nous ne partagerons pas ce moment de fête avec notre famille et nos enfants. La solidarité des uns et des autres, certes appréciée, ne permet pas d’oublier qu’au fond de nous-mêmes nous sommes seuls », souligne Alain, un compagnon de longue date de la Bergerie. Raymond, ami des compagnons venus partager ce moment de fête, prolonge le propos : « Ici, le degré de galère se calcule au poids de la valise que tu amènes avec toi. Et ils sont nombreux à être arrivés sans rien. »
Quelques larmes apparaissent
Ce blues est pesant. Quelques larmes apparaissent sur les visages. Stéphane, un jeune Lyonnais, s’ose à l’humour afin de remettre des sourires sur les lèvres : « Je peux profiter du journal pour passer ma commande de jouets ? » Pourquoi pas. Sa lettre au Père Noël, il l’adresse au locataire de l’Élysée : « Papa Sarko, si tu pouvais mettre dans la hotte du Noël de la Bergerie un Mercedes 120 chevaux, 20 mètres cubes avec, en option si possible, un autoradio MP3. Avec ce véhicule neuf, on pourrait travailler plus, ramassez encore plus d’objets que nos contemporains ne veulent plus et, peut-être, que l’on vendrait plus. Ces gains supplémentaires amélioreraient notre modeste ordinaire. Merci Papa Sarko. » Objectif réussi, la bonne humeur revient. Le Papa Noël de Tino Rossi retentit dans la cuisine et d’autres compagnons emboîtent le pas de Stéphane pour exprimer leur demande de cadeaux.
Et on ne demande pas la lune à la communauté de la Bergerie, juste un peu de justice sociale. Un souhait accompagné d’une pointe de réalisme : « La misère, on la côtoie tous les jours avec ces gens qui viennent ici chercher l’objet indispensable qu’ils ne peuvent plus s’acheter dans le commerce. Je peux vous assurer que cette plaie immonde ne recule pas et que, malgré les discours sur le pouvoir d’achat tenus par ce gouvernement, les pauvres sont de plus en plus pauvres et ils sont nombreux aujourd’hui à rejoindre le camp de la galère », souligne Jean-Luc, un ancien cuisinier qui, avec des mots glaçants, explique sa descente aux enfers. Un cheminement commun à de nombreux pensionnaires de la Bergerie : « On perd son travail puis sa famille, puis ses amis et on touche le fond quand on perd sa dignité. Ici, on essaye de se reconstruire, mais dans ce monde où les égoïsmes explosent, c’est dur », précise Raymond. Libor, un Tchèque arrivé depuis trois jours à Besançon, relativise : « Oui, mais ici vous avez la démocratie. Vous pouvez exprimer votre colère. Chez moi, on cache la misère. »
l’espoir d’un Noël meilleur pour 2008
Libor aura le droit à un portrait au vitriol de Nicolas Sarkozy de la part de Jean-Luc. Le gigot d’agneau préparé à la perfection pour un compagnon fait oublier rapidement ce petit moment de tension. Un « c’est bon ! » est lâché en bout de table et repris aussitôt en choeur par les convives. Après la bûche et le café, Alain distribue le petit cigare, un modeste cadeau mais dont la valeur s’apprécie au nombre d’allers et retours du tube de tabac sous les narines des compagnons. Le repas terminé, peu de pensionnaires s’attardent dans la salle à manger. La fête est terminée et chacun ira méditer, seul dans sa chambre, l’espoir d’un Noël meilleur l’année prochaine. « Il faut y croire », insiste en souriant Stéphane, toujours persuadé que le beau camion qu’il a commandé au président de la République fera son apparition dans la cour de la Bergerie dans les prochains jours. Le rêve ne s’achète ni se vend, il se partage.
Alain Cwiklinski
l’ Huma du 26 / 12 / 07