C’est le sens de l’hommage voulu par Lazare Ponticelli, le dernier survivant de la guerre de 14-18, mort à 110 ans. Après avoir longtemps célébré une Grande Guerre, on y voit maintenant, comme lui, une boucherie de masse avec un million trois cents mille morts.
Il avait longtemps refusé toute cérémonie officielle. S’il s’y est résolu, c’est seulement après la mort, voici seulement quelques semaines, de Louis de Cazenave, survivant comme lui de ce que l’on a longtemps appelé « la Grande Guerre ». Lazare Ponticelli était alors devenu son dernier témoin. Sans doute est-ce la raison qui l’a conduit finalement à accepter qu’un hommage soit rendu, non à sa personne, mais à tous les combattants, et plus largement à toutes les victimes de cette guerre, dont les femmes. Pensait-il seulement à celles qui furent au front, infirmières, cantinières ? Aux victimes civiles ? À toutes celles qui durent remplacer les hommes dans les usines avec un salaire inférieur, dans des conditions particulièrement dures, au nom du grand élan patriotique. Marcelle Capy, une journaliste, avait travaillé incognito dans une usine de guerre et avait fait ses calculs. 2 500 obus passaient en onze heures dans les mains d’une ouvrière. En un an « 900 000 obus sont passés entre ses doigts. Elle a soulevé un fardeau de 7 millions de kilogrammes ». Lazare Ponticelli pensait-il encore aux mères, aux jeunes épousées presque aussitôt veuves. À celles qui vivront avec un époux à jamais infirme ou défiguré. La Grande Guerre a fait un million trois cent mille morts. Soit à peu près autant de mères qui ont perdu leur fils. Elle a fait trois millions de blessés, « les gueules cassées », 600 000 invalides, 700 000 orphelins et 630 000 veuves.
Un hommage à tous les combattants.
Ils étaient paysans, ouvriers, instituteurs, écrivains, poètes. Nombre d’entre eux étaient partis en chantant « À Berlin ! ». Presque tous pensaient que la guerre serait courte. Parmi eux, il y avait aussi les combattants des colonies, que bien souvent les généraux envoyaient en première ligne. Ceux qui, selon les mots, en 1925, du jeune révolutionnaire Hô Chi Minh, « sur le bord de la Marne ou dans la boue de la Champagne se faisaient massacrer héroïquement pour arroser de leur sang les lauriers des chefs et sculpter avec leur os les bâtons des maréchaux ». 700 000 « indigènes » furent mobilisés. 80 000 ne revinrent jamais.
Tous. Ceux encore qui furent fusillés pour l’exemple, réhabilités il y a quelques années seulement. Au Chemin des Dames, où les offensives insensées ordonnées par le général Nivelle font 40 000 morts en trois jours, des groupes de soldats de trente divisions de régiments d’infanterie se mutinent. Près de 3 500 soldats vont être jugés par des tribunaux militaires. 550 auraient été condamnés à mort. On ne sait exactement combien ont été exécutés. Longtemps, la mémoire officielle a voulu ou les ignorer ou les vouer à la honte. Les Sentiers de la gloire, le film de Stanley Kubrick, évoquant la condamnation à mort et l’exécution de trois soldats pour « manque de courage face à l’ennemi », a été réalisé en 1957. Il ne sera jamais censuré officiellement, mais les pressions seront telles que ses distributeurs renoncèrent à le diffuser en France pendant des années. C’est en 1975, seulement, qu’il sortit sur les écrans, en été.
Longtemps d’autres épisodes ont été tus. Telles les fraternisations, évoquées récemment par le film de Christian Carion Joyeux Noël, nommé aux oscars dans la catégorie des meilleurs films étrangers, nommé 6 fois aux césars. Ces moments où les soldats de part et d’autre sortirent de leurs tranchées pour fêter Noël, s’échanger des cigarettes, voire pour un match de foot, furent-ils nombreux ? Difficile sans doute de le savoir. Ils le furent suffisamment en tout cas pour que l’écrivain allemand Ernst Jünger, dans Orages d’acier, décrive l’un d’entre eux : « Le terrain, jusqu’à présent marqué par une désolation funèbre, avait pris l’allure d’un champ de foire. Les occupants des tranchées des deux partis avaient été chassés par la boue sur leurs parapets, et il s’était déjà amorcé, entre les réseaux de barbelés, des échanges animés, tout un tronc d’eau-de-vie, de cigarettes, de boutons d’uniformes et autres objets »… Cela ne changera
cependant en rien le cours de la guerre. Cela, peut-être, en change pour partie le sens, comme a changé le regard porté sur ces quatre ans, dont on sait qu’ils furent à maints égards la matrice du XXe siècle. Que ce soit, dans l’Allemagne humiliée qui suivit, avec l’esprit de revanche et les foyers de haine allumés par la machine nazie. Que ce soit en faisant naître, avec la révolution d’Octobre 1917, l’espoir d’un monde nouveau qui serait à jamais débarrassé des guerres, puisque, pensait-on, comme Jaurès, que c’était le capitalisme uniquement qui portait la guerre « comme la nuée porte l’orage ». Jaurès, la grande voix pacifiste de 1914, le seul grand homme politique opposé à la guerre et assassiné en juillet 1914, quelques jours seulement avant le déclenchement du conflit. L’image de la guerre, pendant des décennies, renverra au patriotisme le plus pesant, au sacrifice glorieux. Autant de Français auraient-ils fait confiance en 1940 à Philippe Pétain, jusqu’à l’aveuglement, et pour certains jusqu’à la collaboration la plus zélée, s’il n’avait pas été considéré comme le héros de « la Grande Guerre » et, à ce titre, le père de la nation ?
Les années soixante verront peu à peu basculer cette vision. Qu’en sera-t-il demain de cet hommage que l’on craint ambigu ? Va-t-on célébrer à cette occasion l’Europe du libre marché, avec autopromotion du président à la clé ? Qui dira que cette guerre, où l’on croyait mourir pour la patrie quand on mourait « pour les industriels », n’était pas autre chose, au total, qu’une confrontation des impérialismes, qui donna, selon les mots de Prévert, « des canons aux enfants et des enfants aux canons » ? Reste ce ricanement de l’histoire, avec cet hommage rendu au dernier survivant aujourd’hui disparu. Lazare Ponticelli, devenu un pacifiste convaincu et déterminé, a raconté lui-même comment, ayant fait un soldat allemand prisonnier et pensant à sa famille et à ses enfants, il l’avait reconduit à la tranchée allemande.
Maurice Ulrich
l’ Huma du 17 / 03 / 08